L’espace urbain dans la science-fiction est majoritairement représenté par des successions de gratte-ciels dans une atmosphère “couleur télé calée sur un émetteur hors-service” comme le décrivait William Gibson dans son introduction à Neuromancer. Pour autant, il existe des visions alternatives plus pôlarisées et qui ont des échos forts en architecture. C’est le cas de “Le Monde Inverti” du romancier britannique Christopher Priest. Ecrit en 1975 et ayant reçu le British SF Award en 1975, cet ouvrage décrit une cité appelée Terre (sur une planète inconnue) et qui présente la curieuse particularité d’être condamnée à se déplacer. Tirée par des cables, la ville se meut très lentement sur des voies de chemin de fer que l’on doit sans cesse bâtir devant elle et déconstruire derrière en un rituel proche d’un mythe de Sisyphe collectif.
La raison pour laquelle la ville bouge est simple: celle-ci doit sans cesse rejoindre un “Optimum”, une position idéale qui ne cesse de se déplacer car le sol du monde s’écarte en direction du Sud. La ville doit du coup se déplacer vers le Nord (le futur) où une Guilde de cartographe réalise des relevés topographiques des possibilités et des embûches. Le Sud n’est donc que le “passé” parfois visité par des aspirants de certaines guildes. Ceux-ci disent alors “descendre vers le passé” et constatent que les distances et le passage du temps y est totalement différent puisque le monde fonctionne comme une hyperbole. Eloignée de l’Optimum, la ville ne tiendrait pas longtemps et souffrirait d’une telle organisation des lois de la physique. D’où la nécessité impérieuse d’aller de l’avant. Pour autant, sans dévoiler la trame de l’histoire, des observateurs en dehors de la ville vont remarquer l’existence de celle-ci et le fait qu’elle ait une existence incompatible avec le reste du monde.
D’un point de vue sociétal, la construction des rails mais aussi la nécessité d’acquérir du matériel et d’avoir plus de possibilités de reproduction de l’espèce font que les habitants de la ville doivent “marchander” avec les indigènes (”took”) alentours. Ceux-ci réalisent alors diverses besognent mais sont ensuite renvoyés dans le “passé” (le Sud) lorsque l’on n’a plus besoin d’eux:

Du point de vue de l’urbain, “Le Monde Inverti” est une de ces oeuvres fascinantes puisque la ville est ici le réel protagoniste de l’histoire. Son architecture tant physique que social y est décrite de manière profonde avec un sens de l’absurde étonnant. D’ailleurs, le déplacement de cette structure urbaine y est si fondamental que ses habitants utilisent la distance comme unité de temps. Ce qui amène le narrateur a déclamer un “J’avais atteint l’âge de mille kilomètres”.
Mi-Sisyphe poussé à avancer inlassablement, mi-Arche de Noé contenant les derniers habitants de la Terre, cette ville poursuit son mouvement en une cohabitation étrange avec le monde dans lequel elle s’active. Au-delà de la proposition intéressante de ville qui serait “mobile” pour le coup, le livre de Priest est une invitation à considérer l’espace avec des points de vue différent: celui des habitants de la ville dans celle-ci, dans le futur (Nord) ou dans le passé (Sud) ou évidemment les observateurs extérieurs qui ne perçoivent pas l’hyperbole. La livre ne donne pas de conclusion sur un état du monde unique mais laisse le lecteur se faire sa propre opinion sur le statut de la réalité qu’il ou elle comprendre comme le plus probant.
En tant que tel, ce roman de science-fiction pose naturellement plus de questions qu’il ne donne des réponses. Ce qui ne laisse toutefois pas indifférent c’est l’idée récurrente dans ce blog de se demander ce qu’une telle vision atteste de la pensée de Priest sur l’urbanisme de son époque. Spécialement si l’on repense au collectif Archigram et la proposition de Ron Herron “Walking City” en 1964 en particulier. Tout comme la ville décrite dans “Le Monde Inverti”, ces projets proposent des mégastructures zoomorphiques nomades suivant “les flux de l’événement et de la circulation de l’information“. Si l’idée de cité itinérante semblait être dans l’air du temps à cette époque, la terminologie de “ville mobile” fait aujourd’hui plus penser à l’intense mouvement des habitants des environnement urbains en leur sein. Néanmoins, gageons qu’au fil du temps, nous reverrons certainement surgir des nouvelles propositions de cités nomades basées sur les technologies de notre époque.
nicolas nova (merci à Patrick Gyger pour la recommendation de l’ouvrage!)