Laboratoire

des Villes invisibles

Prévenir par le détail, inscrire des comportements dans des objets

Prévenir par le détail, inscrire des comportements dans des objets

Depuis une dizaine d’années, certains éléments urbains (escaliers, bancs, rebord de fenêtre) se voient recouverts de petits boules et autres baguettes de métal. Dans la plupart des cas, ces dispositifs a priori simplets ont pour but d’empêcher diverses activités dans lieux où ils sont disposés. Parant d’un principe de prévention de la criminalité et de désordre public par l’urbanisme, ils viennent contraindre diverses modalités d’action de manière très spécifique.

Légitimes ou non, ils relèvent tous d’un choix de société de l’époque considérée. Ils doivent ainsi être jugés de manière relative au groupe social qui ressent le besoin de les faire installer. Du point de vue sociétal, chacun de ces objets témoigne de la difficulté à faire cohabiter des pratiques diverses dans ce melting-pot d’activités variées que sont les villes. Voyons dans les exemples ci-dessous qui est potentiellement concerné:

defensible space (4)
Cet exemple pris sur l’Embarcadero de San Francisco a pour but d’empêcher les skaters de venir faire diverses figures sur le plateau (wheeling, grinder). Pourtant haut lieu du skateboard, cette pratique a été mis hors-jeu grâce à ces baguettes. Ce qui n’empêche pas des skaters de revenir rôder et de réaliser des figures tirant parti de celles-ci. Les discussions sur la pertinence ou l’absurdité de ces éléments est abondamment commentée sur mon autre blog. La discussion y est tendue et à la hauteur des enjeux actuels de la ville: qu’est-ce qui est acceptable ? qu’est-ce qui ne l’est pas ? comment forcer les récalcitrants?

defensible spaceDefensible space
Ces deux exemples sont des classiques du genre, ils ont tout simplement vocation d’empêcher de s’asseoir dans le lieu actuel. Le premier cas, assez agressif de part son côté bricolage, vient de Montreal. Le second, à Londres, relève de la mode institutionnalisée actuelle qui consiste à produire du mobilier urbain volontairement inadéquat pour certaines postures (être coucher par exemple) ou alors inconfortable sur la longueur.

Don't pee here
Anti-pee device
Ces superbes éléments en métal à Marseille et à Lyon empêchent la présence humaine dans ces recoin de rue. Et c’est le soulagement d’un besoin pressant qui est alors visé.

Defensible space
A Cuzco au Pérou, où les matériaux de construction sont radicalement différents, on peut trouver des choses similaires. Avec l’aide de cactus et de bris de verres, il est facile de construire une protection sur un muret qui empêche des intrus de monter dessus.

Ces différents cas témoignent d’une vision normative des comportements acceptables ou à empêcher dans une ville. Il existe maints autres “techniques” comme des sons perturbant la présence d’ado ou des arrosoirs automatiques se déclenchant au hasard pour faire fuir des clochards dormant dans les parcs de Los Angeles. Pouvoir faire du skateboard ou du roller-blade, avoir la possibilité de piquer un somme dans la rue ou de rester des heures assis à arrêt de bus est parfois permis, parfois autorisé. Chacun de ces exemples comporte ainsi un certain modèle de société inscrit directement dans l’objet. Dés lors, il y a toujours des choix qui sont pensés, réalisés et implémentés de manière plus ou moins concertés.

Ce qui est intéressant du point de vue des usages et des pratiques des individus, c’est que le effets recherchés ne marchent que dans une certain mesure. L’humain, Homo ludens par nature, trouve toujours un moyen de détourner, contourner voire “braconner” comme le dit le sociologue Michel de Certeau. C’est au fond assez simple, une fois les baguettes arrachées ou abîmée, le skateboarder a toujours plus d’un trick dans sa poche pour continuer. Le clochard se contorsionne ou se met par terre sur du carton. Le passant qui veut rester longtemps à un arrêt de bus s’assoit sur le trottoir, etc. Et c’est un cycle continu de repoussoir et de réponses par rapport à ceux-ci.

Nicolas Nova

Création Web: Ergopix Sàrl