Laboratoire

des climats urbains

Du bruit au silence des villes

Du bruit au silence des villes

Julien Perriard

Introduction

L’objet de ce texte est de présenter quelques exemples d’œuvres musicales ou sonores en lien avec le bruit ou les sons - voire le silence - des villes et des bâtiments. J’ai opéré pour ce faire une sélection arbitraire parmi les disques que j’ai en ma possession ; la brève énumération qui suit n’a donc la prétention ni de représenter l’ensemble des idées développées dans ce champ très vaste, ni d’en offrir une vue historique et chronologique rigoureuse. La plupart des « grands noms » n’y figurent d’ailleurs pas.

La ville comme instrument

Un coup de semonce annonce le début de la Symphonie des sirènes, jouée à Baku, au bord de la mer Caspienne, en 1922. L’orchestre pour lequel Arseni Avraamov a composé cette symphonie est assez particulier : sirènes et alarmes de toute la flotte de la mer Caspienne, deux bataillons d’artillerie et plusieurs régiments d’infanterie, avions, locomotives, sirènes des complexes industriels, cloches des églises alentour, chœurs de travailleurs, etc. Une symphonie censée refléter la grandeur et la modernité du régime soviétique… Un projet encore plus démesuré fut tenté l’année suivante à Moscou, sans cependant atteindre le succès escompté. En effet, les distances étant plus grandes qu’à Baku, il devenait difficile d’entendre l’œuvre dans son ensemble. Des reconstitutions sonores de ces deux concerts sont présentées sur la compilation espagnole « Noises and Whispers In Avant Gardes ».

El Laboratorio de Creaciones Intermedia, Ruidos y susurros de las vanguardias

Allegro Records, 2004

La ville comme univers sonore

Walter Ruttmann, cinéaste allemand, a enregistré en 1930 sur une pellicule-son un « film sonore » intitulé « Weekend ». Ruttmann a réalisé avant l’heure un véritable collage de sons : sirène d’alarme, moteurs et klaxons des voitures automobiles, train, cloches sonnant à la volée, caquètements de poules et aboiements de chiens, chants d’église, fanfare, rires d’enfants, etc. Ces éléments sont repris tels quels, sans « traitement », cependant le montage effectué est proche d’une composition musicale : les enchaînements sont soigneusement découpés, de temps à autre des rythmes sont créés à partir de divers sons. Le tout dénote même un humour certain (cf. les bâillements des secrétaires tapant à la machine).

Walter Ruttmann, Weekend (1930)

Metamkine, collection « Cinéma pour l’oreille », 1994

Les sons de la ville comme matériau de composition

Dès le début du XXe siècle et l’apparition des premiers procédés d’enregistrement et de reproduction du son, des compositeurs ont rêvé pouvoir un jour se dispenser de l’intermédiaire de la partition (et de l’interprétation des musiciens) pour créer leurs œuvres directement par le travail sur la matière sonore. 1948, date officielle de l’invention de la « musique concrète » par Pierre Schaeffer, est considérée comme l’année à partir de laquelle ce rêve a commencé à devenir réalité.

La Symphonie magnétophonique composée par Else Marie Pade en 1958 est un bon exemple de musique concrète prenant pour thème et matériau de base les sons de la ville. Cette pièce d’une vingtaine de minutes retrace sous forme sonore une journée au Danemark dans les années 50. Des ronflements, on passe au réveil, au chant sous la douche, au brossage de dents. Après le café matinal, on quitte son logis pour aller prendre le train qui nous mènera au travail, au centre-ville. Les bruits des voitures et le tintement des sonnettes des bicyclettes cèdent la place aux machines à écrire et aux sonneries de téléphone, ou aux bruits des machines dans les ateliers. Il est illusoire de vouloir décrire ici le foisonnement sonore de cette pièce hilarante et techniquement impressionnante pour l’époque. En effet, il ne s’agit pas d’un pur collage comme « Weekend ». Les sons sont ici travaillés (ralentis, accélérés, découpés et malmenés de diverses manières par le jeu des ciseaux sur la bande magnétique).

« Soft and Loud » (2004), de Philip Samartzis, est un exemple plus récent de composition électro-acoustique réalisée entre autres à partir d’enregistrements urbains réalisés lors d’un voyage au Japon. Dans « Unheard Spaces » (2006), le même compositeur tente de dresser le portrait sonore de la ville de Venise.

Else Marie Pade, Face It • Concrete Music (1958-1970)

Dacapo Records, 2002

Philip Samartzis, Soft And Loud (2004) et Unheard Spaces (2006)

Microphonics Records

La ville comme arrière-plan ou lieu de représentation

Il arrive aussi que l’environnement urbain soit choisi en tant que lieu propice à la diffusion d’une musique particulière. Le musicien Charlemagne Palestine, connu notamment pour ses compositions minimalistes (répétitives, à l’évolution lente) pour piano et orgue, a joué plusieurs pièces sur le carillon Daimler-Benz de Berlin en 2000. Les motifs répétés créent à la longue une sorte de vague sonore qui englobe le parc alentours. Le titre du disque précise que de grandes oreilles sont nécessaires pour écouter cette musique, qui nécessite « a big instrument in a big tower, played in a big way ».

Autre exemple, le musicien Rolf Julius développe des « installations » sonores pour des endroits bien précis. Plusieurs exemples se trouvent sur le disque « Early Works, vol. 1 », notamment la pièce « Music for the earth », composée spécialement pour être diffusée sur un site abandonné, près d’une gare, par dix haut-parleurs disposés en cercle. Les craquements entendus dans l’enregistrement doivent donner l’impression à l’auditeur que la musique sort des profondeurs de la terre.

Charlemagne Palestine, Music For Big Ears Rolf Julius, Early Works Vol. 1 (1979/1982)

Staalplaat, 2002 Fringes Recordings, 2005

L’enregistrement comme œuvre d’art « trouvée-créée »

Certains sons entendus dans la nature ou dans la ville suscitent parfois une telle admiration qu’il n’apparaît plus nécessaire de les modifier de quelque manière que ce soit. A la manière des ethnomusicologues, des artistes munis d’un enregistreur se tapissent dans différents recoins de la ville pour capturer des ambiances acoustiques.

Par exemple, le site www.soundtransit.nl permet d’organiser à sa guise un voyage autour du globe, à la manière d’une agence de voyage. Le périple est uniquement sonore, composé d’enregistrements environnementaux (field recordings) effectués aux quatre coins de la planète.

Keith Fullerton Whitman a disposé son micro durant dix-huit minutes dans un passage souterrain de Boston, sous Dartmouth Street, à proxmité d’une gare de métro, le 12 juillet 2002 à 15h00. L’enregistrement original est présenté tel quel sur le disque et suivi d’une pièce créée à partir d’éléments retravaillés du même enregistrement.

Keith Fullerton Whitman, Dartmouth Street Underpass

Locust Music, 2003

Autour et à l’intérieur des constructions humaines

Les bâtiments ont eux aussi été le lieu de diverses expérimentations tout à fait comparables à ce qui a été décrit plus haut au sujet de la ville. Les bâtiments, tout comme un environnement urbain, peuvent être considérés comme des pourvoyeurs de bruit ou les interprètes d’une musique céleste.

Eric La Casa, sur son disque « air.ratio », s’est par exemple intéressé aux sonorités des conduits de ventilation de bâtiments parisiens connus (Centre Pompidou, Radio France, Bibliothèque nationale) ou anonymes (la salle de bain d’un appartement du XXe arrondissement). Trente prises de son différentes sont présentées sur le disque, le premier et le dernier morceau étant constitués d’un rapide enchaînement des 30 enregistrements. Pour la beauté du concept, une minute de silence clôt le tout.

De son côté, Carl Michael von Hausswolff a effectué depuis le sommet du Hancock Building de Chicago des prises de son à partir desquelles il a créé une pièce de 40 minutes, intitulée « There are no crows flying around the Hancock building ». Aux pulsations et nappes graves créées en studio se mêlent les vibrations du bâtiment, le vent ou encore les voix des touristes en contrebas. Mais aucun corbeau.

Eric La Casa, air.ratio

SIRR Records, 2006

Carl Michael von Hausswolff, there are now crows flying …

Lampo Records, 2005

Le son de l’architecture

Le musicien Steve Roden a réalisé une œuvre en s’inspirant des constructions de l’architecte Rudolf M. Schindler. Les sons, produits à l’aide des matériaux et objets présents dans la demeure de l’architecte et dans son jardin, sont traités et assemblés de manière à créer une composition qui est ensuite diffusée à faible volume dans la même maison. Les sons réels et ceux qui proviennent de l’enregistrement se mêlent alors pour créer une ambiance sonore particulière. Par la combinaison de matières, la superposition, le jeu sur les contrastes, les contours et les harmoniques, la composition musicale devient proche du travail de l’architecte.

Steve Roden, Schindler House (The Sound Of Architecture / The Architecture Of Sound)

Mak Center For Art & Architecture Los Angeles, 2001

Des endroits désertés : enregistrer le silence

En 1970, Alvin Lucier avait procédé à l’expérience suivante : parler, assis sur une chaise, dans une pièce, et enregistrer ses paroles ; rediffuser ensuite cet enregistrement dans la même pièce et enregistrer le résultat. Lucier a réalisé trente-deux fois cette même opération. Au fil des répétitions, certaines fréquences contenues dans le premier enregistrement sont mises en évidence car vibrant en sympathie avec la pièce. Les autres sont progressivement atténuées. Au bout du compte, le résultat ne laisse rien reconnaître des paroles prononcées. Ne subsiste qu’une étrange mélodie.

Cette manière d’envisager un espace en tant qu’instrument a été poussée à son extrême par Jacob Kirkegaard. Ce dernier a procédé à des enregistrements de dix minutes de silence dans quatre endroits évacués pour cause de contamination suite à la catastrophe de Tchernobyl en 1986 (une église, un auditorium, une piscine publique et une salle de gymnastique). A chaque fois, cet enregistrement a été rediffusé jusqu’à dix fois dans le même espace, toujours en l’absence de toute personne. Au final, les enregistrements révèlent ce qui pourrait être l’empreinte sonore du lieu.

Alvin Lucifer, I am sitting in a room (1970)

Lovely Music, 1990

Jacob Kirkegaard, 4 Rooms

Touch Music, 2006

Au-delà du silence, les esprits…

Sous forme de clin d’œil, et pour finir cette énumération, l’enregistrement des « Esprits de Paris » réalisé par Mike Kelley et Robin Rimbaud (Scanner) me paraît plus qu’indiqué. Qu’enregistre-t-on quand le micro n’est pas enclenché ? Rien ? Que nenni ! Les esprits en présence ne peuvent résister à la tentation de marquer le support vierge de leur empreinte. Analysant la surface de minidiscs sur lesquels « rien » n’a été enregistré dans des endroits particulièrement hantés de Paris, les artistes ont découvert en d’étranges résidus sonores autant de manifestations sans équivoque de l’Au-delà. Les enregistrements ont notamment été effectués à l’adresse où le Comte de Lautréamont, célèbre auteur des Chants de Maldoror, est décédé, dans l’église où le compositeur Olivier Messiaen a joué de l’orgue jusqu’à l’année de sa mort ou encore sur la tombe du poète Charles Cros, inventeur, sous sa forme théorique du moins, du phonographe.

Mike Kelley / Scanner, Esprits de Paris

Compound Annex Records, 2003

Julien Perriard

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