EDITORIAL DE LA SEMAINE

Dès le 11 octobre 2010: les “Urbanités” passent le relais à “InterCités”

Par Yann Gerdil-Margueron

Genève: la “provocation institutionnelle”, nouvel outil de gestion urbaine

Nous vous l’annoncions ici en primeur le 14 avril dernier (voir l’article “Genève: bras de fer entre la Ville et le centre alternatif L’Usine), le Conseil administratif de la Ville de Genève a décidé de retirer la subvention exceptionnelle de 200′000 francs destinée au vingtième anniversaire de l’Usine, sans prendre la peine d’en avertir directement le centre alternatif ni même le Conseil municipal, législatif de la Ville, qui avait voté ce crédit à la demande de l’exécutif. Une décision qui mêle de facto deux dossiers pourtant séparés: celui de l’insonorisation des lieux et celui d’un événement extraordinaire.
Amateurisme ou arrogance? Les deux sans doute, est-on tenté de conclure. En effet, lié par les politiques de ses prédécesseurs, le Conseil administratif semble penser qu’il peut sans autre changer de cap et inventer par ailleurs un nouvel outil, plus que discutable, de gestion urbaine: la provocation institutionnelle.
En infligeant d’une part un camouflet au législatif, pas plus prévenu que l’Usine de la décision du Conseil administratif, des représailles institutionnelles d’autre part à l’Usine en croisant de façon fantaisiste les dossiers, l’exécutif genevois doit aujourd’hui assumer les dégâts collatéraux de sa gestion: crise de confiance à tous les étages et tensions accrues dans un climat de méfiance, dû à son seul fait.
Ce n’est pourtant pas en sabotant un anniversaire que l’on peut faire mentir le poids du temps: l’Usine a vingt ans, grâce aux politiques répétées et confirmées par vingt ans de gouvernements municipaux successifs. Cela recouvre une certaine importance dans l’appréciation et l’application des politiques actuelles et à venir, sinon du droit en la matière.

Yann Gerdil-Margueron

Nous publions ci-dessous la réponse de l’Usine aux autorités genevoises, qui fait suite à la communication par voie de presse de celles-ci:

L’Usine réagit suite à la décision du Conseil administratif de ne pas soumettre à nouveau au conseil municipal la demande de crédit budgétaire extraordinaire de 200′000 francs destiné à la réalisation du projet « U.ZN » dans le cadre des 20 ans de l’Usine.
C’est avec stupéfaction que nous avons appris par la presse la décision du conseil administratif de jeter purement et simplement aux oubliettes le projet U.ZN. En effet, nous n’avons reçu ni courrier ni appel avant l’annonce par les médias de ce retrait de crédit.(1)
Considérant le Département de la Culture comme partenaire essentiel et interlocuteur privilégié, nous sommes consternés par la façon dont cette décision nous est parvenue.
Dès le début, le DC, représenté par M. Mugny et ses collaborateurs directs, a été associé au projet. Le département nous a accompagnés dans l’élaboration du budget, la demande de crédit extraordinaire et les relations avec le DCTI. Le DC, ainsi que tous les partis représentés au conseil municipal ouverts au dialogue (AgT,PDC, Verts, PS, Libéraux, Radicaux) ont auditionné les responsables d’U.ZN et ont ainsi pu juger de sa qualité artistique et de sa faisabilité. Le crédit ayant été adopté à la majorité par le conseil municipal, nous sommes perplexes face à cette annulation sans concertation préalable ni information aux intéressés.
Au delà du contenu artistique ayant suscité l’enthousiasme de nos élus, ce projet donnait l’occasion aux autorités d’exprimer leur soutien à L’Usine, à sa place dans la cité et au travail culturel et social qu’elle assume pour un coût dérisoire depuis plus de 20 ans.
Les problèmes liés à l’insonorisation de l’Usine sont au centre des préoccupations de l’association et de la Ville de longue date (les travaux effectués en 1998 y répondaient déjà). Une amélioration de l’insonorisation était prévue dans les conclusions de la Médiation de quartier en juin 2008 et remise sur la table suite à la publication du rapport d’un acousticien mandaté par la Ville en octobre 2009. Une discussion a été initiée, un groupe de travail mis en place. Dans ce cadre, en gage de bonne volonté, la fréquence des concerts organisés au Moloko a été drastiquement diminuée et leurs horaires réduits. Nous avions alors l’impression d’être dans une dynamique constructive. En deux semaines, deux annulations d’événements culturels (13 concerts au Moloko dans le cadre d’Electron et retrait de la subvention des 20 ans) mettent en péril un débat constructif entre acteurs culturels et politiques.
Ce que le Conseil administratif semble reprocher au Moloko, c’est sa vocation culturelle. Suite à l’éradication des squats et scènes alternatives de la Ville, il ne reste pratiquement plus que ce lieu pour qu’une partie de la population puisse se retrouver, discuter, se sentir acceptés tels qu’ils sont ou tout simplement s’exprimer. Rappelons que le Moloko accueille au maximum une centaine de personnes le week-end et que sa sono est réduite au strict minimum; bien peu face aux 1500 personnes pouvant fréquenter le Rez de l’Usine et le Zoo. Sans comparaison non plus avec les réceptions somptueuses se déroulant au BFM, accompagnées d’un déluges de décibels, d’un défilé incessant de voitures et de claquements de portières intempestifs.
On peut lire sur le site internet de la Ville de Genève, sous la rubrique Arts et spectacles : « Depuis une vingtaine d’années, un nouveau type d’espaces culturels urbains a été créé dans des bâtiments désaffectés et préservés au titre de monuments tels les Halles de l’Île, l’Usine, la Maison des Arts du Grütli. »
Comment la Ville, apparemment fière de ce centre culturel modèle de par la qualité de son offre artistique, sa fréquentation, son accessibilité et son coût, peut-elle sanctionner aussi abruptement les acteurs qui la font exister ? Cette décision arbitraire renie un projet lancé en 2008 qui semblait pouvoir enfin voir le jour après avoir surmonté de nombreux écueils administratifs, obtenu dernièrement le permis de construire et assuré son financement. Une réalisation exceptionnelle qui contribuerait sans nul doute au rayonnement de cette « Genève, Ville de Culture » si chère à nos édiles, tout en s’inscrivant dans la démarche de l’association Usine de s’ouvrir sur l’extérieur, de mieux communiquer avec le public et d’y associer activement son voisinage.
Rappelons encore que L’Usine se trouve dans une situation humiliante; la Convention de mise à disposition du bâtiment (liant par contrat de 5 ans l’association à la Ville de Genève) a été repoussée à 2 reprises, alors qu’elle devait être signée au 1er janvier 2009. Au lieu de cela, la convention 2003-2008 est prolongée d’année en année : situation précaire qui semble se répandre insidieusement pour devenir la norme régissant les rapports entre lieux mis à disposition par la Ville et leurs utilisateurs.
Nous ne pouvons que déplorer la tournure qu’ont pris récemment les événements. Événements qui, au lieu d’asseoir une relation de confiance entre la Ville et L’Usine, poussent celle-ci dans ses derniers retranchements. Une pierre de plus dans ce qui semble être la stratégie d’une ville dans sa lutte pour la standardisation et l’hygiénisme urbain, niant les caractères multiples et vivants sans lesquels elle risque de perdre toute substance.

L’Usine
PS: Au XIXème siècle, Victor Hugo, réagissant à la destruction brutale de l’ancienne Genève pour en faire un « petit Paris » selons les principes d’Hausmann disait : « Les Genevois croient avoir beaucoup gagné, ils ont tout perdu ».
Note: (1) Ce n’est qu’à l’occasion de notre appel téléphonique du 19 avril 2010 à Mr. Mertenat du DC (afin d’obtenir des explications) que nous avons appris l’existence d’une lettre de MM. Maudet et Mugny, datée du 14 avril et qui ne nous est jamais parvenue. Copie nous a été envoyée par email le 20 avril.

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