EDITORIAL DE LA SEMAINE

Dès le 11 octobre 2010: les “Urbanités” passent le relais à “InterCités”

Par Yann Gerdil-Margueron

Freud, les poubelles et le surmoi écolo

A l’heure de l’objet-miroir, à quoi ressemblent nos poubelles ? A l’heure de la bonne conscience moraliste qui fait du recycleur un citoyen modèle, où se situe le consommateur compulsif, qui soutient l’économie en faisant circuler son revenu, sur l’échelle de l’écologiquement correct ? A l’heure de l’incitation par la prise de conscience responsable et individuelle, comment comprendre le débat vaudois sur la taxe poubelles qui réfléchit en termes de coûts plutôt qu’en termes de processus ? A l’heure de l’incitation par l’augmentation de l’offre, développée notamment dans les transports publics, quid de son avatar dans le secteur des déchets ? A l’heure de la crise du logement et de la réduction des espaces de vie des ménages, qu’en est-il de celui que l’on se propose de réserver aux détritus à trier dans les appartements et maisons ?
Notre société et son « complexe poubelle » patent fait regretter que Sigmund Freud ne soit plus de ce monde pour nous tendre le miroir de nos mœurs ordurières, coincées entre principe de désir consumériste et principe de réalité écologique (à noter que l’inversion des épithètes fait ici merveille), pulsions de pollueur et sublimation écolo, etc. La poubelle rejoint le sexe dans le cortège des nœuds gordiens que notre société se trouve bien empruntée de défaire…
Il y aurait là quelque chose d’amusant si l’affaire, obscure et mal-odorante, ne déchaînait tant de passions entraînant leurs lots de contraintes contradictoires, rappelant en cela les sévices moralistes infligés naguère au corps, par ailleurs premier pollueur dans l’ordre naturel de la digestion.
Bref, à l’instar du coq gaulois qui chante son orgueil les deux pieds plantés dans le fumier, nous voilà braillant nos fiertés mal placées de recycleurs réunis dans une chorale aussi dissonante que perdue dans la multiplicité des partitions administratives communales.
La nécessité de voir émerger un chef d’orchestre au moins cantonal semble ici devoir s’imposer, à la condition que celui-ci soit imaginatif et ambitieux : la taxe poubelle, c’est la politique de la fanfare appliquée à l’orchestre symphonique. Il faut aller au-delà du problème à courte vue des coûts pour non pas régler la question comme un comptable bas du front, mais imaginer les solutions harmonieuses qui entraîneront la société. La valse populaire plutôt que le défilé militaire au pas cadencé du nouvel ordre un rien facho des hussardes manières que les verts semblent appeler de leurs vœux aux relents un rien totalitaires.
De ce point de vue, la Ville de Lausanne donne depuis le 1er janvier un exemple intéressant, certes à parfaire encore, qui se met au service des citoyens qu’elle administre plutôt que de tenter de les soumettre à un règlement castrateur.
Ainsi, l’on peut aujourd’hui mettre dans les containers de son immeuble tout objet propre à l’incinération et aux dimensions adaptées (exemple : une étagère de bois dûment démontée), sans plus avoir à stocker en attendant le ramassage des encombrants qui jusqu’alors se déroulait immanquablement le 36 du mois tombant en pleines vacances scolaires. Mieux : ce qui n’entre pas dans le container mais qui peut être brûlé, se place à côté des containers les jours de ramassage normal. Un système qui, bien sûr, continue de prévoir le recyclage de base au pieds des immeubles : verre, papiers et compost. Quant aux déchets non incinérables (métal, plastique), ils peuvent être déposés en tous temps dans une déchetterie fixe ou, service de proximité oblige, dans une déchetterie mobile qui s’installe au cœur de chaque quartier une fois par mois. Les personnes âgées et à mobilité réduite peuvent quant à elle appeler un numéro gratuit qui organisera un ramassage à domicile. Une série de mesures développant l’incitation en facilitant le tri et le débarras des ordures, tout simplement, qui font aujourd’hui des propositions lausannoises parmi les plus intelligentes actuellement développées en Suisse romande.
L’injonction moraliste et ses corollaires punitifs n’ont jamais conduit qu’à la débauche des comportements de déviances marginales. En plaçant le pragmatisme au cœur du dispositif, l’incitation par l’accroissement des services, elle, a toujours donné de bons résultats.
Ne reste plus qu’à conclure selon la désormais risible invitation électronique : pensez à la planète avant d’imprimer cet éditorial sur papier et d’augmenter ainsi les déchets à recycler, ce qui ne manquerait pas de motiver les défenseurs d’une taxe poubelle d’un autre âge.

Site de la Ville de Lausanne sur les déchets ménagers

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