Au Nord de Nicosie, dans la partie turque de l’île de Chypre, il est une non-zone où les proxénètes font travailler les filles de l’est en transit. Dans un paysage quasi-désertique qui s’étend entre deux bretelles d’autoroute, des forteresses se sont élevées avec force couleurs et signes lumineux pour y amener le chaland.
La photographe Sophie Brasey s’est rendue à deux reprises dans la région au printemps 2009, et a fait des images réalisées sur place son travail de diplôme à l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne). Les Urbanités vous présentent un extrait de ce travail intitulé “Crazy and Kings”, des fous et des rois, du nom de l’un des dancings que compte l’endroit, et par référence à ce qu’il montre: une sorte d’échiquier en somme, où s’entrecroisent des souverains et leurs pions.
Catherine Rüttimann
Texte de Sophie Brasey:
Mon travail prend place à Chypre, cette île coupée en deux par une frontière séparant les communautés chypriotes grecques et chypriotes turques. Au Nord de l’île, zone dominée par l’Etat Turc, entre les bases militaires et les impressionnants chantiers en construction, une multitude de bâtiments colorés attire mon regard. Une quarantaine de Night Clubs parsèment ce petit territoire. En tant que paradis fiscal et pont entre L’Europe et l’Asie, l’île est le royaume de tous les trafics. Les hommes d’affaires, venant des 4 coins de la planète y font fructifier leur business avec des femmes venant principalement des Balkans. Parmi les clients de ces maisons closes construites aux abords des lignes militaires, on trouve entre autres des soldats turcs en poste à Chypre pour de longs mois, en raison de la situation politique houleuse de l’île.
J’ai décidé de représenter ces lieux en plein jour, sous un ciel bleu. Souvent flambants neufs, outrageusement colorés, choquants, ces bâtiments apparaissent alors comme des éléments d’un parc d’attraction s’étendant sur toute la partie nord de l’île. Cet aspect esthétique contraste avec la réalité des faits, le côté sombre du trafic caché derrière les murs. En tant que femme, j’ai choisi de ne pas montrer les prostituées. Je garde un point de vue extérieur, décris, donne des indices. Le résultat de ma démarche abouti à une vision fantasmée, symbolique et intrigante de cet univers. Mon procédé place le spectateur dans une position de voyeur, pouvant alors ressentir la frustration de ne pas avoir la possibilité d’en découvrir davantage.